Histoire des premières anesthésies générales en Franche Comté
La pratique de lanesthésie générale à léther fut introduite à Besançon en Janvier 1847.
Elle a suivi et participé à cette explosion des applications médicales des connaissances accumulées dans la première moitié du XIX° siècle mais mises en pratique à partir du milieu de celui-ci. Pour lanesthésie, le contraste est dautant plus frappant que les controverses furent vives et les changements dopinions péremptoires saffichèrent sur quelques mois à peine.
Lhorrible situation de supplicié qui était celle de lopéré avant lapplication de léther et peu après, la découverte de lasepsie, nempêchait pas Alexis Boyer, en 1826, destimer lart médical à son sommet et toute perfection supplémentaire, douteuse . Or il ne subsistait même que peu de chose de lemploi pré médiéval des « népenthès » faits d opiats divers, de mandragore, jusquiame, chanvre et surtout alcool de toutes origines quil était de bon ton de condamner car contrariant le conservatisme rétrograde des traditions religieuses de la vieille Europe !Témoigne de telle situation le récit dune intervention pour extirpation dune tumeur latéro-cervicale réalisée par Broca fils, sans aucune anesthésie, sétendant sur une heure et éprouvant presque autant le chirurgien que le pantelant patient.( « Chronique médicale » 1895)Et pourtant, les prémices de cette révolution thérapeutique étaient notables plus dun demi siècle auparavant dans la puritaine Angleterre où régnaitun fort climat de suspicion vis à vis des chercheurs, alchimistes diaboliques.
Le révérant J. Priestley inhalait du protoxyde dazote dés 1788, H. Davy en poursuivait létude en 1798 et M. Faraday découvrait les mérites de léther pour calmer ses rages de dents en 1818, il en proposait déjà lapplication à la douleur opératoire ! Malgré cela, les assertions anachroniques ou attardées étaient fréquentes dont les plus célèbres sont celles de Magendie, à la suite de Orfila : «Les gaz ont des effets perturbant sur le cerveau, cest indéniable, mais de là à supprimer la douleur au point de permettre une opération, il y a un monde. A mon avis, lutilisation de ces procédés a même un côté immoral et, personnellement, je les réprouve entièrement. » et celle de Velpeau : « Lidée dopérer sans douleur est une chimère quil nest plus permis de poursuivre ! », il devait honnêtement sen repentir plus tard !
Ces propos étaient tenus quelques semaines avant lévénement du 16 Octobre 1846, que fut la première intervention sans douleur grâce à lendormissement prodigué par W. Morton au bénéfice dun patient du chirurgien J.C. Warren, à Boston.
La célérité de la transmission de la nouvelle et de la technique surprend, elle fut à la mesure de limportance de lévénement.
L «anesthésie», telle que Holmes propose de lappeler en novembre 1846, est pratiquée à Londres dés le 21 Décembre suivant après transmission du rapport enthousiaste de J. Bigelow par H.S. Hartmann. Le 22 Décembre, Jobert (dit de Lamballe) lapplique à Paris. Le 12 Janvier 47, Malgaigne rapporte ses premières expériences à lacadémie de médecine.A Besançon, le chirurgien Victor Corbet entretient des relations courtoises, amicales même, avec son collègue de Paris et sest ainsi que le 31 Janvier eut lieu la première anesthésie générale à léther à lhôpital Saint Jacques .
Cette année 1847 était précisément celle où fut inaugurée la nouvelle « Revue Médicale de Besançon et de Franche Comté » en remplacement du « Bulletin médical » qui lavait précédée. La maîtrise de la douleur opératoire était un événement suffisamment considérable pour occuper une grande part du N°1 et des quelques volumes qui suivirent dans lannée. Ces archives nous ont permis de connaître tous les détails du développement de la technique, apportée parfois de façon lyrique, bien loin des prescriptions de rédaction de Vancouver. Le rapporteur en était le professeur Sanderet de Valonne, secrétaire général de la Société de Médecine de Besançon, résumant les communications faites par son collègue Corbet. Sur celui-ci, peu de souvenirs sont restés décelables dans les murs hospitaliers. Brillant praticien à compétence ophtalmologique, nous savons quil vit le jour dans un plaisant village du « plateau »,Bollandoz, « le 27 Vendémiaire de lan VIII de la République une et indivisible, à 3 heure du matin » (19 : 10 : 1799). Il dirigeait le service Saint Joseph dans lequel il avait fait isoler une salle dopération loin de la salle commune dhospitalisation . Il avait également fonction de directeur administratif de létablissement.
En prévision de ladaptation de la technique nouvelle, il avait commandé dés le début du mois de Janvier, un appareil déthérification dont la trace est conservée sur le grand livre de comptes de la pharmacie : appareil Luër, très proche de lappareil de Charrière, son concurrent, bientôt acquis également. La communication faite lors de la séance du 5 février par Edmond Sanderet de Valonne, sintitulait :
" Inspirations déther comme moyen de suspendre la sensibilité durant les opérations chirurgicales"Le rapporteur débute par une descriptionde lappareil de Charrière puis note :
« Dès linstant où les expérimentateurs se sont servis de cet appareil, les insuccès ont été de plus en plus rares, et aujourdhui les inhalations éthérées néchouent plus que sur quelques organisations réfractaires à leur influence. Mais il faut le dire, jusquà présent les individus déshérités dune si puissante ressource contre la douleur physique, sont, grâce au ciel en petite proportion. Il nous tardait de pouvoir constater, de visu,les étranges phénomènes de lengourdissement par léther ; nous le désirions dans lintérêt de nos lecteurs, et plus encore pour lhonneur de notre ville, qui ne doit en aucune circonstance rester en arrière du mouvement scientifique. Loccasion ne sest pas fait attendre, et il nous a été donné dassister déjà àplusieurs expériences qui confirment pleinement dans notre esprit toutes les espérances que , dès le premier jour, nous fondions sur les nombreuses applications auxquelles pouvait se prêter la découverte nouvelle.Nous allons raconter les faits qui se sont déroulés sous nos yeux, avec toute lexactitude dont nous sommes capables et dans leur vérité, ne voulant rien omettre qui pourrait servir denseignement à nos confrères dans les expérimentations quils entreprendront pour leur éviter les tâtonnements inévitables dans une opération plus délicate quon ne serait tenté de le croire, qui nest encore soumise à aucune règle, et dont les résultats sont incontestablement dépendants dun modus faciendi, que le temps seul perfectionnera ».Les observations sont puisées dans le service chirurgical du Professeur Corbet à lHôpital Saint Jacques alors appelé hospice, et « dans la pratique dun habile dentiste », Monsieur Pétey. Hommage est rendu à ces deux hommes.
« Cest à M. Pétey, dont on sait la sollicitude pour tout ce qui peut contribuer au perfectionnement de son art quest dû le mérite davoir le premier fait connaître à Besançon lappareil Luër, et dont nous lui témoignons, ainsi quà M. le Pr Corbet, notre gratitude pour les fréquentes occasions quils nous ont offertes dapporter notre contingent dobservations à toutes celles que la presse accumule chaque jour ». La Maison Luër, concurrente de Charrière proposait un flacon à éthériser.Les toutes premières anesthésies eurent lieu le 31 janvier soit 40 jours après la première anesthésie générale à Paris.Elles furent administrées à des « volontaires sains » avec un appareil à éthérisation que lon retrouve à linventaire de lhospice en date du 1° janvier 1947.
« Le 31 janvier, M. Corbet nous conviait à des essais qui furent pratiqués dans son service avec un appareil défectueux (cf note ci-dessous) et disposé pour un tout autre objet. Plusieurs élèves en Médecine, ainsi quun de nos amis et collaborateurs, se soumirent successivement aux expériences et éprouvèrent des phénomènes aussi variés que remarquables, précurseurs plus ou moins avancés de livresse extatique propre à léther.Dans une même séance, une légère opération (ablation et cautérisation dune verrue volumineuse) fut subie par un élève, sans manifestation de douleur.Le lendemain, 1° février, dans le service du Professeur Corbet, M. Pétey administrela première anesthésie à un patient. Lexpérience savère « complète et concluante sous tous les rapports ».
La description en est particulièrement détaillée et précise.
« Une jeune fille dune forte constitution, dun tempérament nervoso-sanguin parfaitement dessiné, hésitait depuis longtemps à se faire extraire quelques dents cariées, à cause de la douleur quelle redoutait. Elle consentit à se prêter aux inhalations déther, et dès la première inspiration, elle accusa une sensation dardeur insupportable à la gorge, puis bientôt elle fut prise détouffements quelle chercha et quelle réussit enfin à maîtriser. Ces tentatives durèrent environ 4 minutes ; enfin lopération se régularisa, et la respiration, jusque là saccadée, devint calme et uniforme. Huit minutes suffirent pour amener un état tel que les pincements les plus énergiques exercés sur la peau nétaient plus perçus ; la résolution des membres et la flaccidité des muscles étaient complètes ; les yeux immobiles, entrouverts , légèrement injectés, larmoyants, et la sérénité des traits du visage, donnaient à cette jeune personne, un air de béatitude qui témoignait du bien être quelle pouvait éprouver . On éloigna lappareil de la bouche et M. Pétey fit lextraction de la première molaire supérieure droite sans que la patiente exprimât la moindre sensation . Après une minute de repos, elle reprit lusage des sens et témoigna le plus grand regret davoir été distraite du rêve délicieux dans lequel elle disait avoir été plongée. Quand on lui eût montré la dent, elle ne voulût croire que ce fût la sienne quaprès sen être assurée. Quant à la douleur, elle affirma nen avoir ressenti aucune.
Le lendemain, 2 février, elle voulut être débarrassée par le même procédé, de quelques racines difficiles à extraire, et cette fois les précurseurs de livresse furent moins pénibles, car dans lespace de 3 minutes linsensibilité était produite » .
Le même jour, on procéda à la « cautérisation de plusieurs dents à une jeune fille de 17 ans daspect chétif ». Linduction de lanesthésie est accompagnée par « un peu de hoquet et de dyspnée passagère qui précédent lengourdissement, et en 4 minutes la cautérisation put être pratiquée sans que la patiente en eût conscience.» Quant à lentretien, « un premier cautère ayant été éteint sur les dents, les inhalations furent reprises avant que livresse fût dissipée entièrement et un deuxième bouton de feu fut promené sur les dents cariées » La patiente dit « venir dassister à un bal masqué quelle raconta dans les termes les plus pittoresques . Un moment après cette jeune personne vomit un repas quelle avait fait peu dinstants auparavant, repas copieux, parce quon lui avait dit quelle ne pourrait plus manger de longtemps ».
Toujours, le 2 février, le Professeur Corbet procède dans son service à « extirpation dun il cancéreux chez une femme de 69 ans » On utilise toujours le même appareil Luër. Cette fois ci on est confronté avec des problèmes de congruence entre lappareil et la conformation anatomique du visage :« en raison de labsence de dents, cette femme, comme on se limagine, avait les lèvres effacées et lembouchoir du tuyau ne pouvait sadapter exactement à la bouche. Cette conformation sénile contraria dabord lexpérience,attendu que lair extérieur sintroduisait dans les poumons en plus grande quantité que les vapeurs déther. On y remédia en garnissant de charpie les commissures labiales, et dès ce moment, les phénomènes précurseurs de livresse se manifestèrent tels que la gêne momentanée de la respiration et le hoquet. Enfin, après 2 minutes environ, les mouvements des muscles respiratoires se succédèrent avec la plus grande régularité, et si lon attendit 8 minutes avant de commencer lopération, cétait plutôt par un surcroît de précautions que par une nécessité réelle, carlinsensibilité était arrivée à son summum bien auparavant, nous nous chargeâmes de maintenir lappareil pendant toute la durée de lopération et dobserver en même temps toutes les modifications que pourraient présenter les contractions du cur sous linfluence des manuvres chirurgicales. Notons que comme nous lavons déjà constaté dans les expériences antérieures, cette femme habituellement pâle avait le faciès coloré, lil sain entrouvert, brillant et noyé de larmes. Les membres obéissaient aux lois de la pesanteur et les muscles étaient dans un relâchement absolu ». La durée de lintervention est de 2 minutes. Avant dachever le pansement on la laisse reprendre connaissance. « Sa joie manquera dexpression pour se traduire » .
« Le 4 février à lhospice Saint Jacques M. Corbet essaya léther sur un homme auquel il allait amputer lindicateur de la main droite, dans la continuité de la première phalange ; mais cet individu, habitué aux boissons alcooliques, néprouva pas des effets aussi prompts que la malade opérée avant lui dans le même service .. Lénormité de sa bouche et lépaisseur de ses lèvres faisaient en sorte que lembouchoir ne pouvait les contenir toutes entières » Laspiration dair pur conduit à procéder à loblitération des commissures labiales amenant enfin la « déclaration de livresse. Or à la place de lassoupissement, il survient une violente excitation, caractérisée par des vociférationset des gestes menaçants. Nonobstant ces dispositions, lopération fut pratiquée sans fixer nullement lattention du patient et sans interrompre lordre de ses idées. Peu à peu le calme se rétablit . et il regagna son lit en titubant ». Le patient déclare navoir ressenti aucune douleur et ne garde aucun souvenir du déroulement de lacte opératoire. Cependant « avant la cessation de son délire il vomit abondamment, on suppose quil avait fait un déjeuner clandestin ». Suivent des réflexions concernant lappareil danesthésie : deux modèles avaient été adoptés, identiques quant au mécanisme. « En effet, par lun etpar lautre, les vapeurs déther sont introduites dans la cavité buccale. Nous avons signalé le moment pénible qui commence lexpérience. Cela tient au contact irritant des vapeurs éthérées avec les muqueuses si impressionnables du larynx. Cest ainsi, en effet, que sexplique et la sensation dâcreté, et la toux, et la constriction spasmodique de la glotte. Ny aurait-il pas, nous le demandons, de lavantage à se servir dune autre voie pour faire pénétrer léther dans les poumons ? Les fosses nasales sont plus étendues en longueur que la bouche, et limpression de léther serait peut-être mitigée lorsquelle arriverait à lentrée du larynx. Dun autre côté un appareil autre quun simple flacon ne nous paraît utile que pour les personnes indociles ou inintelligentes, et ne doit avoir pour but que de rendre le patient passif et incapable dentraver le succès de lopération. Or linstrument que lon possède actuellement ne remplit en aucune façon cette importante condition. Les sujets soumis aux expériences peuvent tromper à leur gré en feignant de respirer par le tube adapté à leur bouche,tandis quils ingèrent de lair extérieur, et puis, lors même quils seraient animés du plus grand courage, il arrive un moment où linstinct de la conservation, reprenant son empire, porte les individus à se soustraire au sommeil qui va les surprendre. On obvierait à ces inconvénients en fixant lembouchoir du tube aspirateur, soit à la bouche, soit aux narines, au moyen dun mécanisme quelconque, tel quun fragment de masque, par exemple, qui se fermerait à la nuque et qui sadapterait exactement, quel que fût la conformation des organes 
La dernière anesthésie relatée concerne une amputation de doigt, et lon voit déjà pointer les problèmes liés au terrain du patient.
« Labsorption en excès des vapeurs déther ne serait pas sans danger pour léconomie ». Il est conseillé de ne pas prolonger les inhalations au delà du temps nécessaire pour produire les effets recherchés :« nous ne saurions blâmer trop sévèrement tout ce qui tendrait à labus dans lemploi de ce moyen »Lauteur du rapport se lance ensuite dans une tentative dexplication du mode daction de léther sur lorganisme.« Nous comparons ses effets à ceux du gaz carbonique et, en réalité, il y a plus dun point de contact entre les symptômes que présente lasphyxie par ce gaz vénéneux et livresse produite par léther. Il y a mieux ; nous croyons fermement que ce qui ne constitue que des analogies à un certain moment de lexpérience, finirait par devenir complètement identique à un degré plus avancé de lintoxication ; en un mot, nous croyons que la mort serait le résultat ultime dans un cas comme dans lautre »Il est fait référence à lopinion du Docteur Robin dans un compte rendu à lAcadémie des Sciences : « M. Robin rapporte laction stupéfiante de léther à la stagnation du sang dans les organes, à létat de sang veineux, état incompatible avec laccomplissement des fonctions de la vie de relation. Il sopère donc une sorte dempoisonnement fugace, il est vrai, en raison de la rapidité avec laquelle léther est éliminé, mais qui amènerait lextinction de la vie, si lexpérience dépassait certaines limites quon peut prévoir. Les phénomènes cataleptiques sexpliquent physiologiquement par la congestion cérébrale momentanée, et les hallucinations, les rêves agréables, tiennent à la nature de la substance toxique et à la modification spéciale quelle détermine dans lencéphalation. On sait que lacide carbonique agit dans le même sens et que les premiers instants de lasphyxie sont pleins de charme, de laveu de ceux-là qui y ont échappé. Chaque poison gazeux a probablement un mode dinfluence sui generis sur le cerveau : par exemple le deutoxyde dazote qui a reçu le nom de gaz exhilarant, à cause de sa manière dagir » .Molière neut pas dit mieux !
Il convient donc de prémunir les confrères contre deux incidents fâcheux :
« 1° le vomissement qui a lieu pendant ou après les inhalations lorsque lestomac contient des aliments non encore digérés2° lingurgitation déther à létat liquide, ce qui arrive quand le tuyau daspiration est en contact par lune de ses extrémités avec léponge ou le fond du réservoir »
Lextension régionale de la technique fut rapide, dés le 14 février, une anesthésie à léther était réalisée avec succès par le docteur Jobert, à lhôpital de Dôle, pour une amputation de cuisse et rapportée dans l « album dolois »Cette acquisition majeure fut encore soulignée par Villars, obstétricien et directeur de lécole de médecine de Besançon, dans son discours de rentrée : « Une découverte de la plus haute valeur pratique est venue pendant lannée enrichir lArt Médical Plus précieux cent fois que le merveilleux haschich : léther . »Chose étonnante, ce bouleversement des conditions thérapeutiques commenté à sa juste valeur en milieu médical ne suscita aucun écho dans la presse régionale. Seuls, les évènements liés à la conquête de lAlgérie, les émeutes générées par la « crise des subsistances » et les tracas que connaissait notre ministre Guizot remplissaient les colonnes de l « Union franc-comtoise » et de l « Impartial »._____________M. Pétey recevra peu après un appareil à éther très amélioré expédié par MM. A.Bonnet et E.Ferrand de Lyon (Revue de Méd. de Besançon et de Franche-Comté, Avril 1847, n°3, p 152)
maj 22/10/2007