Les Curares :
Étonnante aventure !
Alain Neidhardt et Monique Audion
Molécules indispensables aujourdhui dans la pratique quotidienne de la médecine opératoire, leur introduction dans larsenal thérapeutique à partir de leur découverte au « Nouveau Monde » par les Européens occidentaux aura nécessité quatre siècles !
En 1548 Alonzo Perez de Toloza fait les premiers commentaires sur cette préparation végétale découverte chez les tribus dAmazonie et dont il traduit lappellation locale : « la mort qui tue tout bas ».Quarante huit ans plus tard, Sir Walter Raleigh séjournant en Guyane, entre deux séjours à la tour de Londres, décrit les effets redoutables du « ourari » servant au prélèvement discret réalisé dans la faune locale par les autochtones. La préparation, entourée de précautions était issue de lusage de lianes du genre strychnos ou chondodendron tomentosum. La préparation du « poison » par lente réduction à la chaleur jusquà ce que les vapeurs qui sen dégagent entraînent la mort de la vieille femme désignée pour laccomplissement de lopération ne fut que divagation romantique des premiers explorateurs. Il apparut rapidement que leffet paralysant nétait constaté que si la pénétration se faisait par voie sanglante. Lingestion orale restait sans effet. Swammerdam, dans son ouvrage « La bible de la Nature » suppute vers 1680, que leffet de la drogue siège au niveau de la jonction neuromusculaire.
Louis XV envoie une mission scientifique en exploration au Pérou en 1740. Charles-Marie de La Condamine en fait partie. En 1743, il traverse les régions amazoniennes jusquen Guyane et décrit à la même période que Antonio de Ulloa laction du « Ticuna », du nom des tribus productives. José Gumilla, en 1747 évoque la substance dans son « Orénoque illustré ». Fontana Felice, un siècle après Swammerdam, observe en 1781 laction du « poison américain » et un autre siècle se passe ! Lusage dun poison devenant médication ne peut senvisager au milieu du XIX ème siècle sans en connaître la pharmacologie. Lillustre Claude Bernard va satteler à la besogne. Par une élégante expérience sur une patte isolée sur le plan vasculaire mais encore innervée, il démontre que la molécule nest active que par distribution sanguine et au niveau de la jonction du nerf et du muscle (1850), mais quel en est le mécanisme intime ? Kölliker envisage déjà lusage médical que lon pourrait tirer de ce nouveau « médicament ». Vulpian reconsidère ces molécules en 1857 en en proposant lusage pour venir à bout des crises de contracture du tétanos. Il précisera que la zone dactivité est cette plaque myo-neurale décrite par Kühne et Ranvier (1870).
Les effets secondaires des préparations comportant de multiples alcaloïdes, quelles proviennent du chondodendron tomentosum ou du strychnos rendent lenthousiasme thérapeutique moins évident dans les années suivantes. La relance de lintérêt découlera des meilleures connaissances anatomique et physiologique de la plaque motrice.
Dès le début du XX° siècle, Lapique et lécole brésilienne de Miguel Ozaria de Almeida interprète leffet de la curarisation comme une opposition au phénomène de dépolarisation de la membrane musculaire par une décharge électrique à lextrémité des fibres nerveuses. En fait, Dale, en Grande Bretagne, montrera que le phénomène est double, chimique et électrique. En 1934, il précise que la contraction musculaire est induite par un « médiateur », lacétylcholine et que sa régulation est liée à leffet de la choline-estérase. En 1935 King obtient de la D-Tubocurarine cristallisée. Buchthal et Lindhard apportent en 1942 la preuve de lexistence dun antagonisme entre curare et acétylcholine. Le premier usage clinique est dû aux Canadiens Griffith et Johnson qui lindiquèrent en 1942 afin dobtenir un relâchement musculaire efficace pendant une intervention chirurgicale. En 1946, la conformation stéréo-chimique de la molécule est définie : deux molécules dammonium quaternaire réunies par une chaîne de radicaux carbonés. Lheure de la synthèse est arrivée ! Mac Intyre lobtient en 1947.
Sources